OPINION : Les pièges de la confiance
AKP Phnom Penh, le 15 décembre 2025 --
Dans les relations humaines, un élément primordial, incontournable, c’est la confiance. Qu’il s’agisse des relations dans la vie privée ou dans la vie publique, dans la vie nationale ou dans la vie internationale, rien n’est possible sans un minimum de confiance. Depuis la nuit des temps, les humains ont tenté de renforcer les conditions de la confiance entre personnes, entre institutions, entre entreprises, entre travailleurs et employeurs et entre Etats en signant un document qui formulait les termes d’un accord. Un vocabulaire est né pour désigner le type de document : contrat, convention, mémorandum d’entente, traité.
Mais que vaut ce document, même si le droit, national ou international, lui confère une valeur légale ? Cette question s’est posée, dès les premiers temps historiques. Au point que les Romains déjà ont affirmé un principe qui reste en vigueur dans le droit contemporain : pacta sunt servanda, les accords doivent être respectés.
Pourquoi cette injonction ? Parce que très vite, les partenaires à un accord ont renié leur signature. Pour des raisons bonnes ou mauvaises. Plutôt que de proposer la renégociation du contrat ou de demander qu’il y soit mis fin de commun accord, un partenaire a choisi la forme brutale de la dénonciation unilatérale ou plus violente encore de la violation du contrat. On se trouve devant une rupture de la confiance.
Or, une fois qu’elle est rompue, la confiance est la disposition d’esprit la plus difficile, la plus complexe, la plus lente à rétablir. Car souvent, la rupture s’est accompagnée, de la part de la partie à l’origine de cette cassure, d’arguments de mauvaise foi, niant des réalités manifestes. Or, comment croire à la bonne foi d’un partenaire qui a justifié sa décision en utilisant des arguments de mauvaise foi ?
L’Histoire fourmille de telles ruptures. Surtout dans le cadre des relations internationales où l’arbitrage supranational n’a pas les moyens d’imposer lui-même sa décision. Au siècle passé, les violations des traités par les puissances de l’Axe (Allemagne, Italie, Japon) et leurs alliés constituent des exemples célèbres. Et le Cambodge en fut victime, puisque l’alliance de la Thaïlande avec le Japon lui permit, en 1941, d’annexer trois provinces cambodgiennes en violation du traité franco-siamois de 1907. Il fallut la menace française d’utiliser le droit de véto à l’adhésion de la Thaïlande à l’ONU pour vaincre, en 1946, le refus de Bangkok de restituer des territoires illégalement annexés.
Depuis lors, la Thaïlande n’a pas cessé de contester le tracé frontalier issu de la Convention franco-siamoise de 1904 et du traité entre les mêmes parties de 1907. Elle n’a pas cessé non plus de contester les cartes dressées par une commission mixte franco-siamoise et approuvées par les deux gouvernements. Alors qu’elle les avait approuvées à de multiples reprises à partir de 1908. Du point de vue légal, il n’y a pas d’autre frontière que celle acceptée pendant un demi-siècle par les autorités gouvernementales thaïlandaises. Ce que n’a pas manqué de souligner, à deux reprises, la Cour Internationale de Justice dans ses arrêts de 1962 et de 2013. On ne le répétera jamais assez.
En 2000, à la faveur d’un gouvernement civil à Bangkok, un Mémorandum d’entente est signé qui planifie la délimitation et la démarcation de la frontière sur la base des documents issus de la période coloniale en parfaite application du principe de droit international uti possidetis iuris, le droit de posséder ce qu’on occupe depuis longtemps. Malheureusement, un coup d’État militaire – un de plus – met fin à ce moment unique dans la relation entre les deux pays. Et une fois de plus, l’ultra-nationalisme de l’armée thaï a dicté la politique de ce pays. Comment, dès lors, faire confiance à un tel partenaire qui renie sa propre signature ? Et qui, en outre, assortit sa justification d’un nombre ahurissant de contre-vérités d’une mauvaise foi absolue. Depuis qu’il a retrouvé l’indépendance en 1953, le Cambodge n’a pas une seule fois renié ses engagements. Non seulement, il n’a jamais attaqué la Thaïlande, mais pas une seule fois, il n’a dénoncé un accord ou un traité avec son voisin.
En juillet dernier, quand tous les pays qui se disent les amis du Cambodge l’ont invité à négocier un cessez-le-feu avec la Thaïlande, tout en refusant de reconnaître qu’il y a eu un agresseur et un agressé, qui a été victime de ce cessez-le-feu ? Signé le 28 juillet, il a été suivi de multiples violations par la Thaïlande : enlèvement le lendemain de 20 soldats dont deux sont morts et dont les autres sont toujours détenus en otages, empiètements sur le territoire de plusieurs localités cambodgiennes dont les habitants sont soit expulsés à la manière violente de la soldatesque thaï ou menacés, s’ils refusent de partir, de se voir appliqués la loi thaïlandaise qui prévoit la peine de mort. Sans compter le nombre invraisemblable d’affirmations fausses destinées à présenter du Cambodge l’image de l’agresseur.
Le 26 octobre à Kuala Lumpur, le Cambodge, une deuxième fois en moins de quatre mois, a suivi les avis de grandes puissances l’invitant à signer une « Déclaration conjointe » pleine de promesses, dont le respect devait conduire à une paix durable et à l’instauration de relations bilatérales normales. Le Cambodge, une fois de plus, a accordé sa confiance. Et qu’observe-t-on une fois de plus ? L’encre de la Déclaration n’est pas encore sèche que l’armée thaïlandaise impose de nouvelles conditions pour libérer les 18 otages, en violation flagrante de la « Déclaration conjointe ». Et quand sont victimes des soldats thaïs envoyés imprudemment, sinon intentionnellement, dans des zones minées depuis les années 60 – les premières mines antipersonnel ont été posées dans cette zone très exactement en 1964 – la Thaïlande prend prétexte de cela pour réduire tous les efforts de conciliation à néant. La violence des affirmations mensongères des autorités de Bangkok, complaisamment relayées par la presse internationale, ont toutes pour objet de donner du Cambodge l’image la plus négative.
Depuis le 8 décembre à l’aube, l’armée thaï a lancé une attaque de grande envergure sur toute la frontière, usant de véhicules blindés et de l’aviation, utilisant des gaz toxiques et des armes à sous-munitions, pénétrant dans les villages, tuant des civils et brûlant leur maison, détruisant les infrastructures routières, mais aussi des écoles, des pagodes et des temples censés être protégés par l’UNESCO. La marine thaï bombarde de manière indiscriminée une province côtière du Cambodge. C’est une véritable guerre qui est lancée par l’armée thaï contre le peuple cambodgien. En toute impunité. Pendant 24 heures, le Cambodge n’a pas répliqué pour bien montrer qui est l’agresseur. Mais à quoi bon ?
De nouveau, ce qu’on entend de la part des grandes capitales du monde et de l’ONU, ce sont des appels à réduire les activités militaires et à négocier. Sans qu’il y ait la moindre condamnation de l’agresseur. Qu’attendent donc les 5 membres du Conseil de Sécurité de l’ONU (Chine, France, Grande-Bretagne, Russie, USA) – dont la mission est, en principe, de sauvegarder la paix dans le monde,… – pour dire à la Thaïlande qu’on ne règle pas ses problèmes internes en attaquant un pays voisin, que les accusations de menaces cambodgiennes sont sans fondement et qu’elle doit mettre fin à sa guerre d’agression ?

Par Raoul M. JENNAR
(Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur)





